Comment forme-t-on des patients ?

Publié le par catherine tourette-turgis

En tant qu’enseignante-chercheure en sciences de l’éducation_, travaillant aussi dans le domaine de l’infection à VIH depuis 1986 à la fois en tant que formatrice et praticienne du counseling, je suis impliquée dans un certain univers de la santé : celui qui consiste à maintenir le plus haut degré de santé possible chez des personnes affectées par une maladie à pronostic évolutif et incertain.
Ma pratique d’enseignante universitaire, mais surtout ma pratique de l’écoute et d’accompagnement de personnes confrontées à des maladies graves, m’ont amenée à élaborer une approche de l’éducation en rupture avec les modèles d’éducation dont les concepts sont dérivés de la théorie des apprentissages scolaires et ne sont absolument pas transposables à la formation des adultes. De fait, mon approche de l’éducation se différencie très peu d’une approche de l’accompagnement et dans la santé, les deux termes tendent à s’identifier l’un à l’autre. Il n’existe pas d’éducation sans accompagnement, et certaines formes d’accompagnement – celles par exemple qui consistent à aider l’autre à remobiliser son potentiel pour désirer continuer à vivre, voire pour l’aider à mourir dans les meilleures conditions psychiques et somatiques possibles, relèvent de ce que je définis comme une post-éducation (1). Cette dernière n’a rien à voir avec la première éducation reçue qui précisément n’intègre pas la vulnérabilité du vivant, le traumatisme, le handicap, la maladie, les arrêts de développement, les défaites médicales, et les défaites du moi qui en découlent dans la mesure où nous vivons dans une société dans laquelle aucune place n’est prévue pour gérer de telles réalités. 
L’éducation est toute entière fondée sur la dynamique de la transmission intergénérationnelle des savoirs dans laquelle la mort réelle, excepté le meurtre symbolique du maître afin de prendre sa place pour transmettre aux générations suivantes, n’est pas pensée. Même la formation des adultes, qui propose un certain nombre de décrochages conceptuels par rapport aux systèmes d’éducation traditionnels, s’est encore peu penchée sur les particularités que présentent des adultes qui doivent reconquérir un degré de santé en s’en remettant à des professionnels bien singuliers qu’on appelle des soignants et dont la culture, l’identité, les normes et les valeurs sont encore mal connues des spécialistes de la formation des adultes. J’ai donc été confrontée pendant des années à deux questions : comment forme-t-on des soignants ? Comment forme-t-on des adultes, qui sont aussi des patients, aux apprentissages existentiels, transformationnels et expérientiels nécessités par le soin ?
(1) Université de Rouen, chercheure au laboratoire CIVIIC (Centre interdisciplinaire sur les valeurs, les idées, les identités et les compétences en éducation et formation).
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